23/11/2024

Dimanche

Depuis toujours nous aimons les dimanches. Depuis toujours nous aimons nous réveiller sans l’horrible sonnerie du matin qui fait chuter nos rêves et les ampute à vif. Nous aimons rester longuement les yeux fermés dans la pénombre et enlisés dans la douceur des draps. Nous aimons nous déplier lentement, lentement nous ouvrir, nous déployer, nous répandre. Nous aimons retrouver la douceur de la main qui dort sur notre épaule et sentir que notre corps est chaud, sensuel, qu’il bat, qu’il est vivant, encore ensommeillé mais vivant, et parfaitement improductif. Nous aimons constater qu’une longue semaine de bonheurs et de voluptés rudement refoulés à présent nous reviennent et rendent notre corps heureux, plus vrai, plus dense et plus abandonné.

La délivrance

Quand il est tombé malade, cela a presque été un soulagement. « Enfin, j'ai une bonne raison de rester au lit », disait-il. Et il se tenait tranquille, fumant sa pipe en relisant les classiques : Gogol, Pouchkine, Tolstoï. Durant cette période il est devenu presque gai, comme s'il s'était libéré d'un poids. Ça peut sembler paradoxal, mais la maladie n'est pas forcément une chose sérieuse. Le sérieux, l'efifort, le travail sont les prérogatives des gens en bonne santé, ceux qui sont en train de mourir n'ont plus rien à faire, ils peuvent enfin profiter de leurs journées. Pour mon père, au moins, cela a été le cas.

Ksenia

Je me souviens de m'être réveillé une nuit et de l'avoir regardée longuement, allongée à côté de moi, avec l'impression qu'elle était déjà partie au loin. À un endroit d'où elle ne serait revenue que pour m'adresser encore quelque mot méprisant. J'aurais tellement voulu la ramener à moi. C'est moi, tu ne vois pas ? Mais qu'avais-je à offrir à la déesse vengeresse qui gisait à mes côtés et qui, par sa respiration régulière, reprenait des forces pour le combat du matin ? Je traversais la vie en prenant des notes, comme pour un examen qui n'avait jamais lieu. Je me sentais si fatigué, et pourtant je n'avais encore rien fait. J'avais tellement d'idées que toute action m'apparaissait comme dérisoire. Mon imagination m’entraînait chaque jour dans quinze existences différentes, mais rien de ce que j'entreprenais dans l'une d'elles n'était utile pour celle d'après. Alors, le seul point de chute digne de mes ambitions était le canapé en velours vert de notre appartement. Par moment, j'avais cultivé l'illusion que Ksenia percevait ma grandeur. Mais, jour après jour, je voyais grandir en elle un sentiment qui avait d'abord pris la forme de l'ironie et qui se transformait à présent en mépris. […] Soudain, Ksenia a ouvert ses yeux de cendre et fixé son regard sur moi. Sans la moindre surprise, comme s'il avait été naturel de me trouver là, penché sur son sommeil tel un vautour à l'aube. Mais aussi sans la moindre trace d'amitié. Tu es plus forte que moi parce que tu ne m'aimes pas, me suis-je dit à l'époque. Ma souffrance ne faisait que multiplier son ennui.

27/04/2024

la fin colossale

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault parle de la fin de l'homme. A la fin de Théorème , Pasolini filme la fin de l'homme, je pense à la dernière séquence du film. Dans la musique du Velvet, on peut aussi entendre quelque chose qui tient de la fin. De 1967 à 1970, le Velvet a-t-il enregistré la fin de la musique ? Je n'en suis pas certain. En tout cas, il est bien question d'une fin dans dans les albums du Velvet, bien plus encore que dans "The End" des Doors. Jim Morrison a écrit l'histoire d'une toute petite fin, d'une fin de théâtre, d'une fin pour rire. Au contraire, la musique du Velvet relève plutôt de quelque chose qui serait de l'ordre d'une fin de partie. La fin colossale. La musique de l'anéantissement. "Oh ! Sweet Nuthin" sur Loaded ? La musique d'après la fin ? Quand il ne reste plus rien ? 

Lacan écoute les Cramps & autres pulsions parallèles | László

17/11/2023

La ritournelle des enfants flingués

 Le rock est la ritournelle des enfants flingués, par leurs parents, par les psychiatres, les professeurs, les institutions, qui ne savent pas entendre leur voix. Les enfants flingués sortent alors un micro, branchent leur guitares et leurs basses, frappent comme des sourds sur des fûts, pour être certains d'être entendus

[...]

La musique des Cramps est une musique de spectres, c'est une musique hantée. Les Cramps font surgir la musique de la mort du Père : Elvis Presley, le King est mort le 16 août 1977. A partir de cette date, le rock et toute la musique populaire entrent dans le temps de la revenance. Les Cramps n'entrent en scène qu'une fois advenue la mort du Père. Ils en sont l'ultime jaculation. 

Mais Lacan, alors qu'il est en Californie et qu'il écoute les Cramps, par le plus miraculeux (?) des hasards, sait-il que le pelvis a fini de remuer ? Les chansons des Cramps sont une version spectrale des classiques du rock 'n roll des années 1950. Les cris, les hoquets, les halètements, les trémolos de Lux Interior font entendre les spectres qui habitent la musique populaire américaine. 

En 1978, les Cramps n'ont pas encore sorti d'album, ils sont absolument inconnus. Ils sont à peu près aussi connus que Lacan un soir de juillet au CBGB. Pour se faire une idée de l'époque, de cette année 1978, il suffit de penser à Rome, à la mort d'Aldo Moro le 10 mai 1978via Michelangelo Caetani. Ou encore remonter un peu plus tôt le 19 octobre 1977. Le corps de Hanz Martin Schleyer ancien (?) nazi et membre du conseil d'administration de Daimler-Benz est retrouvé dans le coffre d'une voiture, rue Charles Peguy à Mulhouse. Les Brigades rouges en Italie, et la Fraction armée rouge en Allemagne. Rien de "Flower Power" non plus en Californie le 13 juin 1978 au Napa State Hospital. La fin des utopies en Europe est définitive. Aux Etats Unis, le King est mort. Les uns après les autres, les pères abusifs disparaissent, dans des conditions toutes plus sordides les unes que les autres.


/Làszlò/

Lacan écoute les cramps &autres pulsions parallèles

09/09/2023

Heart of darkness

 Finalement, les paroles, les airs et les murmures tremblants de Navidson s'estompent dans un bruit rauque et pénible.

Il sait que sa voix ne réchauffera jamais ce monde. Aucune vois ne le pourra sans doute jamais. 

Les souvenirs cessent d'affleurer. 

Le chagrin menace de n'avoir plus aucune importance.

Navidson est en train d'oublier.

Navidson est en train de mourir.


La Maison des Feuilles/ Mark Z. Danielewski 

05/05/2023

L'enfer tiède

 La vie sans capitale. Le "moyen" en toute chose. ce que ça a de rassurant et de déprimant à la fois.

J'ai compris que j'étais un provincial et que je le resterai probablement. Cela signifiait que je n'étais né qu'à moitié, que j'étais déjà mort pour partie. Je me sentais engourdi, paralysé d'un côté. Cette vie mêlée de non vie était mon destin. Et ce destin médiocre, je l'aimais bien. Puis j'ai regardé Faber. J'ai su qu'il ne reconnaîtrait jamais ces vérités plates, décevantes et paisibles. celles qui nous font admettre qu'il existe un réel hors de portée de notre volonté. Le fil du temps. Le quotidien, l'ordinaire. Les occasions réussies, les occasions ratées. Un peu de la tombe dans notre berceau. L'idée que ce qu'on attend n'arrivera jamais vraiment. Le sentiment que nous ne sommes la capitale de rien, simplement la province d'un royaume que nous e connaîtrons jamais. 


C'est le défaut de l'âge : on a trop d'explications et de moins en moins de choses à expliquer.

 Nous étions des enfants de la classe moyenne d’un pays moyen d’Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n’étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l’aristocratie, nous ne rêvions d’aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nos parents avaient travaillé, mais jamais ailleurs que dans des bureaux, des écoles, des postes, des hôpitaux, des administrations. Nos pères ne portaient ni blouse ni cravate, nos mères ni tablier ni tailleur.

Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons — par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d’attendre une vie différente. Nous avons fait des études — un peu, suffisamment, trop —, nous avons appris à respecter l’art et les artistes, à aimer entreprendre pour créer du neuf, mais aussi à rêver, à nous promener, à apprécier le temps libre, à croire que nous pourrions tous devenir des génies, méprisant la bêtise, détestant comme il se doit la dictature et l’ordre établi. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu’il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler. A ce moment-là, c’était la crise économique et on ne trouvait plus d’emploi, ou bien c’était du travail au rabais. Nous avons souffert la société comme une promesse deux fois déçue. Certains s’y sont faits, d’autres ne sont jamais parvenus à le supporter. Il y a eu en eux une guerre contre tout l’univers qui leur avait laissé entr’apercevoir la vraie vie, la possibilité d’être quelqu’un et qui avait sonné, après l’adolescence, la fin de la récréation des classes moyennes. On demandait oux fils et aux filles de la génération des Trente Glorieuses et de Mai-68 de renoncer à l'idée illusoire qu'ils se faisait de la liberté et de la réalisation de soi, pour endosser l'uniforme invisible des personnes. Beaucoup se sont appauvris, quelques-uns sont devenus violents. La plupart se sont battus mollement afin de rentrer dans la foule sans faire d'histoires. Ils ont tenté de sauver ce qui pouvait l'être : leur survie sociale. J'ai été de ceux qui ont choisi de baisser la tête pour pouvoir passer la porte de mon époque  — mais pas Faber, hélas ou heureusement.
Et pour cette raison, il n'a cessé de me hanter.
Voilà pour "nous". Le concernant en particulier, il y a plusieurs hypothèses. En vieillissant, j'en suis venu à me demander qui il était et pourquoi il s'était manifesté à nous. Comme il arrive souvent, moins j'ai été fasciné par lui, mieux je suis parvenu à me l'expliquer. A vrai dire, je lui trouve beaucoup trop de raisons et je ne sais même plus laquelle choisir. C'est le défaut de l'âge : on a trop d'explications et de moins en moins de choses à expliquer.

Faber le destructeur / Tristan Garcia

24/02/2023

Quelque chose d’immense et de si peu particulier

 

C’était doux naturel et beau. Mais il ne s’agissait pas foncièrement d’insouciance. Celle-ci était déjà passée. Il s’agissait plutôt des derniers soubresauts d’inconscience, de l’émergence effrayante de ce vertige qu’est l’âge adulte. Cette sensation d’être aspiré malgré soi et de passer trop rapidement au travers des derniers émerveillements adolescents : Les arts, la politique et tout ce qui les relie. 

Il était évident que tout cela était essentiel mais que ça ne durerait pas. Nous ressentions il me semble, ce besoin irrépressible de gesticuler avant qu’il ne soit trop tard, et de voir cette ombre trop grande au-dessus de nous nous éteindre sous des responsabilités sans doute nécessaires à la vie. Il fallait faire vite s’accrocher aux onces de romantisme qui pourraient nous faire survivre, des reliquats adolescents que nous pourrions cacher sous le manteau, cette seule perspective compatible avec le reste de la vie. Un romantisme qui perdurerait, ferait le lien :  immuable, improductif mais vital. La beauté triste et exténuante de se rendre compte que nous avions vécu quelque chose d’immense et de si peu particulier. Que nous nous étions fait manger par le temps.

18/08/2021

Saint-Just et des poussières

Oui, la loi  qui règne est celle des contraires, et dans l'assemblée qui dit la nation unie, ils sont deux partis qui s'affrontent. 

Tout va se précipiter.

Mois de bascule où Saint-Just ira à la rencontre de ces tensions, entre l'horizon et les chemin, le pouvoir et son effacement, la liberté et la mort. Monstre de contradictions, il aura été pour les uns l'Ange et pour les autres le pire, et l'assoiffé de sang et l'insatiable du Bonheur. En lui surtout, non pas tout et l'opposé, mais les contraires qui s'abattent sur lui. PAs un discours où ne dominent la méfiance du pouvoir et la haine de la domination. Mais pas un acte où ne s'affronte le péril de se jeter sur pouvoir, moins pour l'exercer que dans le seul but d'abattre en lui le péril de l'autorité qui menace comme un vulgaire souverain. La tyrannie de la liberté est un chemin de crête dont le vide est la promesse au moindre faux pas. Saint-Just, ou la mise à l'épreuve incessante de l'avenir. 

23/07/2021

Le continent de la douceur

  « D'ailleurs qu'est-ce que la construction européenne ? C'est un complot de gibelins. Une autre tentative de faire triompher l'empereur et d'abaisser le pape. La suite du travail de réforme anthropologique commencé par Luther : il faut que l'Europe catholique du Sud se soumette aux standards du capitalisme rhénan et anglo-saxon. On ne discute pas de normes, à Bruxelles, on y parle exclusivement de Dieu, et comment il pourra le plus efficacement se retirer du monde pour laisser les hommes enfin s'organiser seuls selon les commandements de la grâce économique. »

Flavio avait le sentiment de redescendre avec eux au-dessous du stade de la civilisation. Mais il continuait à épier les agissements des autres enfants, les êtres sociaux de la cour, et à patiemment s’étourdir de leur humanité commune.


Le continent de la douceur ./ Aurélien Bellanger

Où veux-tu que j'aille ?

  Ma mère me raconta que quelques jours plus tôt, dans un de ses dernier moment de lucidité, alors qu'elle voulait s'assurer que son intention était toujours que sa vit fut abrégé , elle avait demandé à mon père si le temps était venu qu'il s'en aille, et mon père ouvrant les yeux, surpris, lui avait répondu : "mais où veux-tu que j'aille ?". Elle ajouta que mon père, comme d'habitude, s'était battu jusqu'au bout.


La clé USB / Jean-Philippe Toussaint

Les exaspérés sont ainsi...

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs.

 La guerre des pauvres. Eric Vuillard

26/08/2020

"Je file indubitablement vers l'âge où l'on dort en chaussette"

 Les dernières paroles de mon père furent adressée à ma mère. Ils étaient au lit. Lui avec un roman, elle avec le journal. Sur leurs tables de chevet respectives : une tasse de thé et une tasse de tisane.

Je n'arrive pas à me souvenir de sa dernière phrase à mon égard. La mienne aurait pu être "Bonne nuit Papa". Si je n'avais boudé cette nuit là (...). Je ne sais plus quels furent nos derniers mots - mon dernier geste fut de claquer la porte de la cuisine.

Mon père ses serait plaint d'avoir froid aux pieds. "Je file indubitablement vers l'âge où l'on dort en chaussette", aurait-il dit, et maman aurait rigolé en glissant ses pieds contre les siens. Quand elle raconte cela, ses yeux rougissent et son chagrin assombrit chaque couloir et recoin de l’hôtel. Même dans le jardin les feuilles s'affaissent et les rhododendrons blêmissent en une sorte de pallor mortis végétale.

La température des pieds de mon père avait tant surpris ma mère qu'elle décida de lui préparer une bouillotte. Elle l'annonça à mon père qui ne répondit pas. Cette non réponse pouvait avoir trois explications : 

1. Il détestait les répliques creuses du style "d'accord, ça me fera du bien".

2. Sa bouche était occupée à boire du thé.

3. Il avait trop peur pour parler.

Nos bouillottes habitent un profond titoir du buffet de la cuisine (...). Faire bouillir l'eau prend approximativement tros minutes. Il faut ensuite la verser dans l'orifice de la bouillotte en prenant garde de ne pas s'ébouillanter, visser soigneusement le capuchon que l'on a peiné à retrouver, éteindre la lumière de la cuisine, fermer la porte et grimper l'escalier menant à l'étage. L'action de maman a donc dû consommer quatre à six minutes. Elle retrouva mon pèr emort.

"Je file indubitablement vers l'âge où l'on dort en chaussettes". Mon père, qui préférait ne rien dire que dire mal les choses, ne se doutait certainement pas que cette phrase serait la dernière. Il faut veiller à ce que l'on dit. La mort peut frapper à tout moment et quelqu'un se souviendra aussitôt de nos dernières paroles.

Je jette un coup d'oeil à l'atlas routier, mais comme je ne sais pas où je me trouve, il n'est d'aucune assistance.(...)

En haut de la colline, quelques maisons en pierre, une chapelle et une boîte à lettres jaune (...) JE gare la Volvo dans un champ près d'une Citroën 2CV. Je ne sors pas immédiatement de la voiture, je griffonne d'abord la liste des bons mots à dire avant de mourir.

Dehors ça sent la friture et le miel

La cuillère / Dany Héricourt