23/11/2024

Ksenia

Je me souviens de m'être réveillé une nuit et de l'avoir regardée longuement, allongée à côté de moi, avec l'impression qu'elle était déjà partie au loin. À un endroit d'où elle ne serait revenue que pour m'adresser encore quelque mot méprisant. J'aurais tellement voulu la ramener à moi. C'est moi, tu ne vois pas ? Mais qu'avais-je à offrir à la déesse vengeresse qui gisait à mes côtés et qui, par sa respiration régulière, reprenait des forces pour le combat du matin ? Je traversais la vie en prenant des notes, comme pour un examen qui n'avait jamais lieu. Je me sentais si fatigué, et pourtant je n'avais encore rien fait. J'avais tellement d'idées que toute action m'apparaissait comme dérisoire. Mon imagination m’entraînait chaque jour dans quinze existences différentes, mais rien de ce que j'entreprenais dans l'une d'elles n'était utile pour celle d'après. Alors, le seul point de chute digne de mes ambitions était le canapé en velours vert de notre appartement. Par moment, j'avais cultivé l'illusion que Ksenia percevait ma grandeur. Mais, jour après jour, je voyais grandir en elle un sentiment qui avait d'abord pris la forme de l'ironie et qui se transformait à présent en mépris. […] Soudain, Ksenia a ouvert ses yeux de cendre et fixé son regard sur moi. Sans la moindre surprise, comme s'il avait été naturel de me trouver là, penché sur son sommeil tel un vautour à l'aube. Mais aussi sans la moindre trace d'amitié. Tu es plus forte que moi parce que tu ne m'aimes pas, me suis-je dit à l'époque. Ma souffrance ne faisait que multiplier son ennui.