C’était doux naturel et beau. Mais il ne s’agissait pas foncièrement d’insouciance. Celle-ci était déjà passée. Il s’agissait plutôt des derniers soubresauts d’inconscience, de l’émergence effrayante de ce vertige qu’est l’âge adulte. Cette sensation d’être aspiré malgré soi et de passer trop rapidement au travers des derniers émerveillements adolescents : Les arts, la politique et tout ce qui les relie.
Il était évident que tout cela était essentiel mais que ça ne durerait pas. Nous ressentions il me semble, ce besoin irrépressible de gesticuler avant qu’il ne soit trop tard, et de voir cette ombre trop grande au-dessus de nous nous éteindre sous des responsabilités sans doute nécessaires à la vie. Il fallait faire vite s’accrocher aux onces de romantisme qui pourraient nous faire survivre, des reliquats adolescents que nous pourrions cacher sous le manteau, cette seule perspective compatible avec le reste de la vie. Un romantisme qui perdurerait, ferait le lien : immuable, improductif mais vital. La beauté triste et exténuante de se rendre compte que nous avions vécu quelque chose d’immense et de si peu particulier. Que nous nous étions fait manger par le temps.