Mais, par dessus le bruit incessant du clapôt de la mer qui bat contre la coque du bateau, il y a trop de lumière, trop de bleu.
Il retourne dans la cabine, s'allonge sur son lit et, avant de fermer les yeux, vérifie son bout de peau. Il en cherche les contours.Il ne les a pas auscultés depuis plusieurs jours et il peine à les retrouver, comme si le sel avait sculpté des petites congères blanchissant la cicatrice sur les pourtours et la mer imprimé du bleu, trop de bleu toujours sur cet horizon frontal. A force de lever les pupilles, d'avoir l'impression de pouvoir toucher des yeux son bout de peau du côté gauche de son front, il finit par loucher complètement. Une impression étrange le traverse, entre le malaise et l'accomplissement, comme si son oeil gauche parvenant à remonter et à passer sous son front, sous le morceau de peau greffé, enclenchait un mécanisme. il parvient à suivre avec son oeil, sous la peau de son front, des lignes reliées entre elles, une sorte de rectangle encore un peu bancal, un losange en transformation. Une forme géométrique qu'il se dessine mentalement. Un cadre encore un peu flou, une vision qu'il faut régler encore. Il s'approche et rapproche les couleurs autour, le jaune et l'orange, les fait presque se mélanger l'une et l'autre, les étire, les détache pour avoir l'idée du tableau de Rothko. Il a la nausée et l'intuition, pour la première fois, d'être dans la bonne direction. c'est le début du premier morceau.
Il ne sortira plus de sa cabine pour le reste de la traversée, veillant régulièrement, en faisant passer ses yeux sous son front, à la présence de la forme géométrique, à sa capacité à la faire apparaître. La forme géométrique et le bout de peau se juxtaposent. Enfermé, plongé dans la semi-obscurité de sa cabine, il s'est mis dos au hublot, ne regarde rien, se laisse rythmer par le mouvement des vagues, et écrit ses textes et les accords sous la lumière jaune des ampoules de sécurité. Il sort à peine. Pour prendre l'air très vite avant de repartir en apnée, manger un peu et boire. Il passe son temps à vérifier que la forme géométrique est présente, que la chanson en cours entre toujours dedans. Il compose la musique. morceau, ajoute des textes et barrage approximativement le mélange des deux. Neuf morceaux viendront en trois jours, d'un trait presque, trois par jours comme une machine.
Thomas Giraud/ La ballade silencieuse de Jackson C. Frank