27/06/2017

Un carillon obscur

Jadis il y avait un homme un peu bancal qui portait une boite en bois à compartiments sur le dos. Il allait de hameau en hameau. Il posait la boîte sur une pierre, ou sur le tronc d'un arbre, ou sur un coffre, ou sur un banc, et alors il en dépliait précautionneusement le couvercle. On comptait douze trous. Chacun contenait une grenouille. Le soir, il levait la tête et il nommait Van Sissou. C'était comme une prière que l'homme au pied estropié lançait vers le ciel. "Parle, Van Sissou !", s'écriait-il et il demandait à un enfant qui se trouvait là de prendre une cruche et de verser de l'eau sur chaque tête. Elles chantaient.
- Si vous faisiez silence - disait-il aux enfants et aux diverses populations qui s'attroupaient alors venant des champs et des sentiers de la forêt, qui l'entouraient et se pressaient les uns les autres contre lui pour examiner l'interieur de la boîte - , vous entendriez un carillon obscur.
Alors, même les enfants se taisaient, en écoutaient le chant qui peu à peu s'élevait et leurs yeux s'humectaient parceque tous avaient connu quelqu'un dans l'autre monde. Certains murmuraient "Maman !" et ils s'effondraient à l'interieur de leurs genoux. Et ils disaient tout bas : "Maman ! Maman !"

Les Larmes / Pascal Quignard.