17/01/2019

Au loin, les montagnes

Et puis, les rares fois où il y avait du vent, en automne ou au printemps, à l'autre bout des grand boulevards de Milan, les montagnes apparaissaient. ça arrivait après un tournant, sur un saut de mouton, et les yeux de mes parents, sans qu'aucun ne dise rien à l'autre, y couraient, aussitôt. Les cimes étaient blanches, le ciel inhabituellement bleu, une impression de miracle. En bas, dans cette plaine qui était la nôtre, il y avait les usines en ébullition, les HLM surpeuplés, les heurts entre police et manifestants, les enfants battus, les filles mères; là-haut : la neige. Ma mère demandait quelles montagnes c'étaient, et mon père regardait autour de lui comme pour régler sa boussole sur la géographie urbaine. On est où, là, sur le vaille onze, le vaille Zara ? Alors c'est la Grigna, disait-il, après réflexion. Oui ça doit-être elle. Je connaissais bien son histoire : La Grigna était une guerrière sanguinaire d'une grande beauté, elle faisait tuer à coups de flèches les chevaliers qui montaient lui déclarer leur flamme, si bien que Dieu l'avait punie en la transformant en montagne. Et voilà qu'elle se retrouvait au milieu de notre pare-brise, sous nos trois regards admiratifs, chacun avec une pensée différente et silencieux. Puis le feu passait au vert, un piéton traversait en courant, quelqu'un derrière klaxonnait, mon père l'envoyait paître, et passait sa colère sur le boîtier de vitesses, accélérant ce moment de grâce.

Paolo Cognetti : Les huit Montagnes