Peu à peu, les visages furent plus nombreux auxquels on
pouvait mettre un nom ; les formes se stabilisèrent et certains évènements
se répétèrent. L’essentiel ayant été vécu une fois déjà, on s’étonna parfois qu’il
y eût une suite. Une vie entière s’était écoulée, dont on ne gardait pas le
regret puisqu’il n’y a pas de place pour le regret lorsque toute chose a été
accomplie. En vertu d’un principe acquis comme on dit d’une vitesse, très tôt
on sut apprendre à répondre : mais non, ayant renoncé depuis une sorte d’éternité
à nous expliquer. Nous nous réservions simplement pour une époque à venir le
droit de nous expliquer sur ce renoncement, et pour l’immédiat la propriété
complète de cette sorte d’éternité.
On dîna seul, sous surveillance, aux terrasses fleuries, on
voyagea accompagné dans les villes étrangères, et les rencontres se
multiplièrent. On eut quelques amis, que l’on perdit, et qu’on revit : ils
sont restés comme ils étaient. On apprit le mariage d’une adorable blonde partie
vivre outre-mer. Les années passèrent, c’est-à-dire qu’il fallut diviser par
quatre le nombre de saisons. De tout ce temps, aucune mort ne fut à déplorer,
quoique régulièrement, à la fin d’une journée un peu plus silencieuse, on crut
pouvoir penser qu’une période s’achevait, et elle s’achevait en effet :
ainsi sommes-nous chassés lentement. Les démons naturels de la métempsycose
avaient été lâchés sur le monde et nous laissèrent à peine le temps de dire
adieu. Mais quelque chose revint la nuit avec la même netteté quand on avançait
dans les couloirs du sommeil et l’on garda des tourelles la vue imprenable du
rêve qui précède l’éveil.
Simple journée d'été / Frédéric Berthet