21/10/2014

Aller au lit de bonne heure

De l'appartement, je me rappelle les murs et le balcon, avec vue sur l'abattoir. Je me rappelle aussi qu'on entendait pas les cris des animaux sacrifiés, seulement le bruit, nuit et jour, des groupes électrogènes. Quand le téléphone sonnait, c'était généralement l'avocate, avec de mauvaises nouvelles. Parfois, les divorces ont une structure d'épidémie : on finit par payer les erreurs commises par d'autres. [...]Après une négociation aux allures de chantage [les enfants] ont fini par venir deux nuits par semaines, sachant qu'ils étaient l'instrument d'une répartition légale mais arbitraire. Malgré les circonstances, nous avons trouvé le moyen de rire à en pleurer, de ne pas trop commander de pizzas par téléphone, de faire les devoirs ponctuellement, de voir des matchs de rugby à la télévision et d'aller au lit de bonne heure. Je n'aurait jamais imaginé que les murs nous aideraient autant. Quand le petit m'a demandé s'il pouvait dessiner dessus, je lui ai dit que oui, parce que cela faisait trop longtemps que la réponse à toutes les questions était "non". Le grand s'est prêté au jeu avec enthousiasme et quelques semaines plus tard, ils avaient achevé une frise qui parcourait trois murs et une porte et qui représentait un zoo avec toutes sortes d'animaux, y compris des rats et scorpions. La précision des détails et le choix des couleurs me firent soupçonner que, de tout ce que nous avions partagé, rien ne les avait autant amusés. Ils peignaient en se mordant les lèvres, comme si ce geste de concentration aiguisait leur inspiration et leur dextérité. C'est pourquoi, quand je leur ai dit qu'ils pouvaient continuer dans le couloir, la salle à manger et la chambre, ils m'ont embrassé et s'y sont mis avec l'ardeur d'artisans embauchés pour réaliser les fresques d'une église, disons, en Toscane au XVe siècle. [...]

Sergi Pàmies