Ils sont lourds, lourds! Comment peuvent-ils peser à ce point? [...] D'où tiennent-ils cette fantastique densité? Elle ne se révèle qu'à l'instant où on les tire au jour. Aussi longtemps que nous les contenions, ils n'étaient qu'images clignotantes. Même pas de vraies images, au fond, des intermittences, des idées d'images, des espèces de signes... Des signes, des idéogrammes flous, peut-être moins encore. Avant, quand nous nous efforcions de nous représenter les absents ou les morts, c'est comme si nous avions reconnu et nommé des fumées, des écharpes de brume, des vapeurs. [...]
On nous les extrait comme des dents, mettons, ou peut-être comme des tumeurs, mais cela ressemble aussi beaucoup à un accouchement, dans l'esprit. [...] L'Humanité était pourtant persuadée d'avoir fait le tour des façons de souffrir. Elle en découvre là une nouvelle, et une qualité de souffrance inédite. Un cœur qui crève doucement et qui exsude tous ses sucs, comme un fruit trop mûr. Quelque chose a mûri en nous et trouve son aboutissement. On en est confondu. C'est ça, bouleversé, pantelant. Parce qu'autrement, on vit surtout de l'inachevé, des espérances et des promesses qui se perdent dans l'ennui ou dans la fatigue. Même nos haines tournent court, souvent. Avec les ressuscités, quand on ouvre les yeux, quand on les voit revenus de si loin, on a l'impression d'être enfin allé au bout. Au bout de quoi, on ne sait pas trop. Alors on pleure, c'est le plus simple. J'ai pleuré pour tous les miens.
Les civils de plomb
Georges-Olivier Châteaureynaud