LA PROVOCATION LETTRISTE sert toujours à passer le temps. La pensée révolutionnaire n’est pas ailleurs. Nous poursuivons notre petit tapage dans l’au-delà restreint de la littérature, et faute de mieux. C’est naturellement pour nous manifester que nous écrivons des manifestes. La désinvolture est une bien belle chose. Mais nos désirs étaient périssables et décevants. La jeunesse est systématique, comme on dit. Les semaines se propagent en ligne droite. Nos rencontres sont au hasard et nos contacts précaires s’égarent derrière la défense fragile des mots. La Terre tourne comme si de rien n’était. Pour tout dire, la condition humaine ne nous plaît pas. Nous avons congédié Isou qui croyait à l’utilité de laisser des traces. Tout ce qui maintient quelque chose contribue au travail de la police. Car nous savons que toutes les idées ou les conduites qui existent déjà sont insuffisantes. La société actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs, dont André Breton est le plus notoire. Il n’y a pas de nihilistes, il n’y a que des impuissants. Presque tout nous est interdit. Le détournement de mineures et l’usage des stupéfiants sont poursuivis comme, plus généralement, tous nos gestes pour dépasser le vide. Plusieurs de nos camarades sont en prison pour vol. Nous nous élevons contre les peines infligées à des personnes qui ont pris conscience qu’il ne fallait absolument pas travailler. Nous refusons la discussion. Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement, sinon la terreur.
Les enregistrements magnétiques (1952-1961). Edition établie par Jean-Louis Rançon. éd.Gallimard.