C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tu découvres sans surprise que quelque chose ne va pas, que, pour parler sans précaution, tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais […]
Tu restes dans ta chambre, sans manger sans lire, presque sans bouger. tu regardes la bassine, l’étagère, tes genoux, ton regard dans le miroir fêlé, le bol, l'interrupteur, tu écoutes les bruits de la rue, la goutte d'eau au robinet du palier, les bruits de ton voisin, les tiroirs qu'il ouvre ou ferme...Ceci est ta vie, ceci est toi. Tu peux faire l'exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siècle, tu a vingt cinq ans et vingt neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelque livre que tu ne lis plus, quelques disques que tu n'écoutes plus. Tu n'a pas envie de te souvenir d'autre chose ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis ni de tes vacances, ni de tes projets.....tu ne revois pas tes amis. Tu n'ouvres pas ta porte, tu ne descends pas chercher ton courrier. Tu ne rends pas les livres que tu as empruntés à la bibliothèque. Tu n'écris pas à tes parents.
Tu ne sors qu'à la nuit tombée, comme les rats, les chats et les monstres.
Tu te sens peu fait pour vivre, pour agir, pour façonner; tu ne veux que dure, tu ne veux que l'attente et l'oubli […] La vie moderne apprécie généralement peu de telle dispositions: autour de toi tu as vu, de tout temps, privilégier l'action, les grands projets, l'enthousiasme: l'homme tendu en avant homme les yeux fixés dur l'horizon.
Tu n'as pas envie de parler ni de vouloir. Tu suis le flot qui va et vient…
Tu n'as guère vécu, et pourtant, tout est déjà dit, déjà fini. Tu n'as que 25ans, mais ta route est toute tracée. Les rôles sont prêts, les étiquettes: du pot de ta première enfance au fauteuil roulant de tes vieux jours, tous les siège sont là et attendent leur tour.
Pourquoi feras-tu semblant de vivre? Pourquoi continueras-tu? Ne sais-tu pas déjà tout ce qui t'arrivera? n'as tu pas déjà été tout ce que tu devrais être: le digne fils de ton père et de ta mère, le bon élève qui aurait pu mieux faire, l'ami de l'enfance, le lointain cousin, le beau militaire, le jeune homme pauvre?
Tu n'écouteras plus de bons conseils. Tu ne demandes pas de remèdes. Tu passeras ton chemin, tu regarderas les arbres, l'eau, les pierres, le ciel, ton visage, les nuages, les plafonds, le vide.
Ta chambre est la plus belle des îles désertes. Tu n'as besoin de rien d'autre que de ce calme, de ce sommeil, que de ce silence, que de cette torpeur. […] Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s'apprend pas: la solitude, l'indifférence, la patience, le silence. […]En face du monde, l'indifférent n'est ni ignorant ni hostile.
Ton propos n'est pas de redécouvrir les saines joies de l'analphabétisme, mais lisant, de n'accorder aucun privilège à tes lectures".
Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement ...un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles.
Avec le temps, ta froideur devient fabuleuse.
L’indifférence n'a ni commencement ni fin: c'est un état immuable, un poids, une inertie que rien ne saurait ébranler. L’indifférence dissout le langage, brouille les signes. Tu es patient, et tu n'attends pas, tu es libre et tu ne choisis pas, tu es disponible et rien ne te mobilise.
Parfois, tu rêves que le sommeil est une mort lente qui te gagne, une anesthésie douce et terrible à la fois, une nécrose heureuse, le froid monte, lentement, t’engourdit, t’annihile.
Le monde n’a pas bougé et tu n’as pas changé. L’indifférence ne t’a pas rendu différent
Georges Pérec "Un homme qui dort" 1967