16/09/2010

L'anse des Sabias

Nous nous représentons toujours les êtres que nous aimons avec leur tête du moment et l’âge qui est le leur. Il suffit pourtant que la mort resserre autour de l’un d’eux sa nasse, sa menace, pour que toutes les figures de lui que nous avons connues à différentes époques se pressent dans notre mémoire, alors nous éprouvons sa vie comme une durée, parce qu’elle va finir, et nous lui rendons justice ainsi, en opposant à la tentative d’anéantissement dont il est l’objet sa jeunesse ressuscitée, la pleine jouissance de ses forces et de sa pensée, ses plus éclatantes conquêtes, ses plus nobles victoires, tous ses records du monde, la gloire irréfutable d’une existence accomplie.

À quoi pense-t-il, étendu depuis tant de jours dans cette chambre d’hôpital, sur un lit qui n’accomplit pas son office ? Sa fatigue s’obstine à ne prendre aucun repos..

La maladie s’acharne sur lui, pieuvre partout, mais comme doit être pour elle exaspérante cette douceur qui lui résiste, ce sourire qui toujours revient !

Le fils au chevet du père chantonne une berceuse.

Je pensais qu’il en avait fini avec mon éducation. Mais mon père veut encore m’apprendre ce que sont la fatigue, le courage et la mort, trois notions, je m’en avise, qui demeuraient pour moi un peu floues, et qui soudain en effet se précisent.


Il s’endort. Nous reculons dans la lumière. Nous sommes les personnages de son rêve. Il nous appartient de vivre de grandes choses afin de lui proposer un spectacle à la hauteur.


Je l’ai accompagné jour après jour ; puis, comme lorsque nous nagions dans l’anse des Sabias, il a soudain creusé l’écart et je n’ai pas pu suivre.

L'autofictif d'Eric Chevillard
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