Je me souviens sans cesse de nouveaux détails. Il y a une seconde à peine, c’était la manière dont nous avions réussi à préparer un vrai petit déjeuner anglais sur notre camping gaz, le matin ou nous avions plié bagage à Naxos avant d’aller prendre le bateau. Tous ces souvenirs, ils font tellement mal et chacun d’une façon tellement différente que je pense ne jamais pouvoir les supporter sans être déchiré et répandre mes douleurs par terre. Ce qui est encore pire, ce qui me rend malade, c’est qu’aucune des choses dont je crois me souvenir à son sujet n’est entièrement vraie ou complète. Je la perds déjà au profit de généralisation, le murmure chinois sans fin de la mémoire.
J’avais écrit une sorte de journal lors de notre voyage et, en le lisant entièrement pour la première fois, j’ai vu qu’il était lacunaire. Nous n’avions jamais été aussi cool ou aussi spirituels. Nous ne disions pas les choses comme il le fallait tout le temps, ou ne serait-ce que le quart du temps. Il n’y avait rien la dedans sur le fait que X pouvait être parfois méchante ou qu’elle pouvait facilement mentir au gens […]. Il n’y avait rien là-dedans concernant les fois où elle n’était pas drôle ou pas sexy, où elle parlait trop ou parlait de sa pisse et de sa merde.
Il n’y a vraiment aucun moyen de conserver une personne une fois qu’elle est partie, et c’est parce que ce qu’on écrit n’est pas la vérité, mais seulement une histoire. Les histoires, c’est tout ce qui nous reste, dans la tête ou sur le papier : des récits intelligents concoctés à partir de faits sélectionnés, de légendes, des histoires à dormir debout bien édités avec nous dans les rôles principaux […]
Tout ce qu’il y [a] de vrai tombe entre les fentes.